
Au moment même où j’ai mis le point final à ma première nouvelle, j’ai pleuré. Finir, c’est un mot qui laisse, plus que de la fierté, un sentiment de mal-être, une sensation de brulure. Crée c’est donner vie. L’oeuvre durant sa création devient une partie de l’âme de l’artiste, et à son achèvement, le lien est brisé. L’oeuvre se fige, s’émancipe de son créateur, et par la même occasion, emporte avec elle une partie de lui. C’est un adieu qui vous donne le vertige. Mais pourquoi l’achèvement d’une œuvre provoque-t-il chez l’artiste ce sentiment de perte, voire de deuil ? L’acte de créer n’est-il pas, paradoxalement, condamné à mourir dès qu’il s’accomplit ?
L’artiste se fond dans sa création. Il y mets plusieurs mois de travail, et durant ces mois, l’oeuvre deviens compagnie, nécessité, presque respiration. Quand on crée, que ce soit un texte, une peinture, une musique, on vit dans un monde à soi. On y respire avec ses phrases, ses couleurs, ses notes, on y plonge sans bouée, et le monde réel devient presque optionnel. Et puis, un jour, on pose le dernier mot, on termine le dernier trait ou le dernier accord… et tout devient tangible, figé. Et c’est là que le vertige commence.
Créer, c’est un peu habiter un entre-deux : ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors. Et pourtant, dès que l’on finit, l’œuvre existe maintenant sans nous. On a donné tout ce qu’on avait, et il ne nous reste qu’un silence un peu amer, comme si on venait de laisser partir quelqu’un que l’on adore mais qui doit continuer sa vie sans nous. Comme un enfant qui aurait atteint l’âge adulte et que l’on regarde quitter le nid.
C’est drôle, mais ceux qui refusent de finir sont un peu comme un groupe de copine quand elles veulent prolonger un brunch ou une soirée sur la terrasse : elles retardent le moment où il faudra revenir à la réalité. Léonard de Vinci n’a jamais complètement terminé ses tableaux, Flaubert retravaillait ses phrases sans fin — la BNF qualifie d’ailleurs l’écriture de Flaubert comme un “tourment” pour cette même raison—. Et nous, petits créateurs du quotidien, on fait pareil : on prolonge les esquisses, on retarde les fins, parce que l’inachevé garde un peu de magie.
Finir une œuvre, c’est aussi accepter la perte. Une fois terminée, l’œuvre n’appartient plus vraiment à l’artiste. Elle devient autonome, indépendante, parfois presque indifférente à celui qui l’a façonnée. Le livre publié, la toile accrochée, la musique jouée : tout prend sa vie propre. C’est triste, certes, mais aussi fascinant. Parce que la création, même terminée, continue de vivre, mais ailleurs, dans les yeux de ceux qui la regardent, à la place de la main de celui qui l’a crée.
Il y a quelque chose de précieux dans ce vertige. La fin révèle à quel point l’art est fragile et éphémère. Elle rappelle que rien ne nous appartient vraiment, et que chaque geste créatif est un pari risqué : on donne beaucoup, on reçoit peu en retour, a part cette émotion unique qui fait battre le cœur un peu plus fort, qui nous prouve que nous aussi, on peut vivre sans notre oeuvre. Et puis, paradoxalement, finir une œuvre ouvre la porte au suivant. Terminer, c’est se séparer d’un monde pour en inventer un autre. C’est un long voyage ou parfois il est nécessaire de changer d’avion pour arriver à destination Le vertige, alors, devient moteur, pas angoisse. Il nous pousse à créer encore, à expérimenter, à recommencer.
Alors, le vertige de finir une œuvre, c’est un peu comme ce petit frisson qu’on a en quittant une terrasse après un verre de rosé : on est triste de partir, un peu nostalgique, mais on sait qu’on a vécu quelque chose de délicieux, un super moment entre amis. Et puis, il y aura toujours le prochain texte, la prochaine toile, la prochaine musique, ou le prochain rendez-vous au bar… un nouveau vertige à savourer. Parce que l’art, comme les bons moments partagés, ne s’achève jamais vraiment. Il continue de vibrer, quelque part, dans le regard de ceux qui le contemplent, dans l’air que l’on respire, dans le silence après le geste.
Et c’est peut-être ça, le plus beau : créer, c’est apprendre à quitter ce que l’on aime sans jamais cesser d’y revenir, à prolonger le plaisir du vertige, à danser avec la fin plutôt que de la craindre. Finir une œuvre c’est un petit miracle : le vertige est là, oui, mais il est délicieux.
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