Aujourd’hui, je me suis levée à 14 h. Il est dimanche et, à part écrire cet article (et j’étais sûre de pouvoir le finir à temps), je n’ai rien d’autre à faire. Pourtant, j’ai culpabilisé. Comme chaque fois où je me réveille après 11 h. 11 h, c’est encore le matin, ça va… Mais à partir de midi, c’est comme si j’avais gâché ma matinée à dormir.

À l’époque dans laquelle nous vivons, la paresse est sans doute le péché le plus grave. Plus grave encore que la luxure. Pourquoi avons-nous honte de ne pas être productifs ? Dans une époque qui glorifie le mouvement, s’arrêter devient-il alors un acte de résistance ?

La société moderne s’est transformée en machine centrifuge : tout tourne, tout s’accélère, tout s’use. Il faut produire, se montrer, répondre, remplir. Le moindre silence devient suspect, comme si l’immobilité trahissait une véritable faute morale. On nous apprend à courir avant même de savoir où aller. Alors on s’épuise à vouloir tout faire — lire en marchant, penser en scrollant, vivre en publiant — jusqu’à confondre le mouvement avec la vie elle-même.

Le multitâche est devenu une religion. On prie devant l’autel de l’efficacité, convaincus que le salut viendra du rendement. Pourtant, plus on gagne du temps, plus on en perd. Les heures s’effritent comme du sable. Et lorsque le corps finit par s’effondrer — burnout, mot chic pour désigner la combustion de l’âme — on s’étonne que la machine ait des limites, que l’humain n’ait pas été conçu pour la performance continue.

Mais au fond, peut-être que cette vitesse n’est qu’une peur du vide. Parce que, dans le silence, il faudrait bien s’écouter. Et c’est souvent là, dans cette suspension, que naît le vertige : celui d’exister sans but, d’être simplement.

Connaissez-vous Paul Gavarni ? C’est un dessinateur français du XIXᵉ siècle. C’est d’ailleurs de lui que nous vient l’archétype du “flâneur”. Le flâneur, comme on l’entend en littérature ou en philosophie, c’est un artiste qui tire son imagination de la contemplation. Il est souvent représenté comme un homme qui erre sans but dans un paysage urbain. Le flâneur est glorifié par Baudelaire.

Au XIXᵉ siècle, l’oisiveté était une élégante méditation.

“C’est ce divorce entre les fins individuelles et les fins sociales de la production qui empêche les gens de penser clairement dans un monde où c’est le profit qui motive l’industrie. Nous pensons trop à la production, pas assez à la consommation.”
— Bertrand Russell, Éloge de l’oisiveté

On confond souvent le vide avec le néant, comme si l’un appelait forcément l’autre. Pourtant, ne rien faire, ce n’est pas suspendre la vie : c’est la laisser revenir à son rythme. C’est fermer les yeux non pas pour dormir, mais pour voir autrement.

Dans l’immobilité, il y a une musique qu’on n’entend plus, celle des choses simples. L’ombre qui glisse sur un mur, la tasse de thé qui fume trop vite, la lumière qui s’effondre doucement sur les draps. Ce sont des instants qu’on ne “partage” pas, qu’on ne capture pas : ils n’existent que pour soi. Et peut-être est-ce cela, le véritable scandale de notre époque : vivre sans témoin.

Les idées, elles, naissent souvent dans ces interstices-là. Ce n’est pas devant un écran que les songes viennent, mais dans le flottement, dans la dérive, quand plus rien ne nous réclame. Le cerveau cesse d’obéir, et l’esprit, soudain, recommence à rêver.

Tout, aujourd’hui, doit servir à quelque chose. Lire doit instruire, marcher doit entretenir, aimer doit réparer. Même le repos doit “optimiser la productivité”. On a remplacé la contemplation par le rendement, la sieste par le “rechargement des batteries”.

La beauté du monde n’a pas besoin de finalité. La pluie n’a pas d’objectif, ni les vagues, ni les chats endormis sur les rebords de fenêtre. C’est nous qui avons cessé de comprendre le gratuit : ce qui existe juste, sans prétention.

Ne rien faire, c’est refuser cette dictature de la fonction. C’est réapprendre la gratuité du temps, la lenteur sans but, la perte volontaire. Une rébellion discrète, presque invisible : celle de rester immobile quand tout s’agite.

On nous a appris à courir, jamais à s’arrêter. Pourtant, l’arrêt n’est pas la fin du chemin : c’est souvent le seul moment où l’on comprend pourquoi on marchait. Il faudrait peut-être réhabiliter le geste simple de ne rien faire, non pas comme fuite, mais comme art. Savoir s’asseoir dans son propre silence, laisser le monde bruire sans nous, écouter l’heure tomber.

Parce qu’au fond, le véritable luxe, ce n’est pas d’avoir du temps :
c’est de savoir le perdre.

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