« Ma chère petite tante, je prends la décision dont doit dépendre ma destinée. Je quitte l’université pour me consacrer à la vie rurale. »
Dans cette nouvelle de Léon Tolstoï, de son vrai nom Count Leo Nikolayevich Tolstoy et publier en 1852, nous suivons Nekhlioudov, jeune noble, qui prend la décision impulsive de vivre parmi les paysans de ses terres afin de les sortir de la misère. Sa tante tente de l’en décourager par correspondance ; cependant, sa décision est prise.

C’est alors que nous sommes propulsés lors d’une matinée visiblement typique de sa nouvelle vie. Rapidement, on comprend que, bien qu’il ait abandonné les études, il conserve son titre et sa richesse. Nekhlioudov est décrit comme un homme organisé, mais surtout doté d’une générosité à toute épreuve. Durant le récit, il aide différents paysans avec leurs problèmes respectifs. Il se rend chez les moujiks (paysans russes) qui lui avaient fait des demandes au préalable.

Cependant, malgré tous ses efforts et sa grande volonté de bien faire, les paysans les plus pauvres refusent son aide et adoptent des comportements aussi fainéants qu’égoïstes. Les plus aisés l’infantilisent et semblent parfois même le mépriser.

Nous pouvons alors en tirer deux interprétations bien distinctes, presque même opposées : le point de vue de Nekhlioudov et celui des moujiks :


D’une part, Nekhlioudov semble être en position de héros incompris. Il est infiniment bon, et les moujiks, eux, sont trop stupides pour accepter l’aide qui leur est apportée. S’il propose d’offrir une nouvelle isba (petite maison en bois) à Ivan car la sienne tombe en ruine, son offre est rejetée. Un autre moujik veut vendre son cheval parce qu’il souhaite avoir plus d’argent pour manger davantage, sans pour autant travailler plus. Un autre préfère dormir plutôt que d’aller au champ. Et ceux qui ont réussi le voient simplement comme un enfant qui ne sait pas de quoi il parle et qui manque cruellement d’expérience. Nekhlioudov passe son temps à rougir d’embarras et à faire durer les silences malaisants. Rapidement, il se trouve dépassé par cette situation. Il est le héros qui donne son aide à ceux qui ne la méritent pas et sont incapables d’en apprécier la valeur.

De l’autre, il est ce riche aux idéologies utopiques, qui ne connaît pas la misère et qui, malgré son envie d’aider, s’y prend de travers en imposant des solutions que les moujiks ne veulent pas. Les fainéants ne sont finalement que des miséreux qui ont baissé les bras et qui n’ont aucune envie qu’un homme né avec une cuillère en argent dans la bouche leur dicte comment gérer leurs problèmes d’argent, leurs terres ou leur bétail.

Nekhlioudov est candide, et ses grandes idées se heurtent à la réalité sociale de la « vie rurale » dont il ne connaît finalement rien. Lorsque la vanité de son ambition le rattrape, il finit dans la honte, seul face à son impuissance.

Cette nouvelle contient des resonances autobiographiques. Léon Tostoï s’est-il, lui aussi retrouvé impuissant face à une réalité social qui lui échappait ?

L’écrivain russe a vécu étant plus jeune à la campagne, à l’époque on le surnommais « Léon le pleurnicheur », cela témoigne de sa grande sensibilité. Il est parti plus tard en ville avec sa fratrie pour recevoir une bonne éducation, il s’est inscrit en faculté de langues orientales, puis en droit, mais rien de semblait satisfaire son ambition. Il écrit lui meme dans son journal le 7 juillet 1854 « Je suis ignorant. Ce que je sais, je l’ai appris par-ci, par-là, sans suite et encore si peu ! […] Mais il y a une chose que j’aime plus que le bien : c’est la gloire. Je suis si ambitieux que s’il me fallait choisir entre la gloire et la vertu, je crois bien que je choisirais la première. » Léon a finit par quitté l’université à l’age de 19 ans, pour travailler dans les champs, pensant y trouver une raison d’être.

Finalement, dans sa nouvelle la matinée d’un gentilhomme rural Léon Tolstoï est à la fois noble et moujik.

Posted in

Laisser un commentaire