L’aube d’une nouvelle querelle ?

« Les jeunes ne lisent plus. » C’est une phrase qu’on entend souvent, et que beaucoup essaient tant bien que mal de démentir. En effet, sur chaque réseau social, nous sommes témoins de l’évènement « book » : Booktok, Booksta, Booktube. Il existe sur chaque plateforme un algorithme entier de jeunes lecteurs et de jeunes lectrices. Alors pourquoi cette phrase, pourtant fausse, fait-elle toujours écho dans les oreilles fatiguées des nouvelles générations ?
Plus que de lire, ils commentent, critiquent, conseillent et analysent leurs lectures devant des milliers de viewers. Ils partagent et perpétuent une passion qui existe depuis des siècles. La même passion qui a animé les plus grands auteurs comme Camus, Dostoïevski, Baudelaire ou encore Hugo. Une passion qui transcende les mondes et les époques, et qui s’adapte aux cultures. Pourtant, l’axe est orienté sur des sous-genres du roman qui n’ont vu le jour que récemment : la new romance, le young adult, la dark romance ou encore la romantaisy (mot valise entre romance et fantasy). Tous ces sous-genres sont vus et décrits comme inférieurs à une lecture qu’on qualifie de plus noble : une lecture de tradition.
Ce n’est finalement pas que les jeunes ne lisent plus, c’est qu’ils ne lisent pas ce que l’on voudrait qu’ils lisent.
On retrouve ce phénomène partout : l’art contemporain a lui aussi été méprisé et est toujours comparé aux tableaux de Monet ou de Van Gogh. On dit souvent, en parlant d’art contemporain, qu’on aurait pu faire pareil nous aussi, que la technique manque, que le message est abstrait ou incompréhensible. On le voit dans la musique, où la variété prend le dessus dans l’imaginaire commun sur le rap, qualifié par certains de musique de « wesh wesh ». On trouve toujours plus intéressant quelqu’un dont le film préféré n’est pas un blockbuster américain, mais un film d’auteur de 7 heures dont le nom du réalisateur est imprononçable.
Faisons un saut dans le temps. Au XVIIe siècle, deux clans se divisent dans le monde littéraire : la querelle des Anciens et des Modernes. Les Anciens sont ancrés dans le modèle antique de la littérature et veulent par-dessus tout continuer ces traditions, leur faire honneur. Pour eux, il ne faut surtout pas faire quelque chose de nouveau ou d’avant-gardiste. Les Modernes, eux, veulent au contraire se désolidariser de ce modèle antique, et créer leur propre littérature, leurs propres traditions.
Tout comme le young adult aujourd’hui, en 1637, c’est Le Cid de Corneille qui fait scandale. On s’insurge de son caractère invraisemblable qui heurte la bienséance et la morale chrétienne. Cette pièce tragi-comique raconte l’histoire de Don Rodrigue, éperdument amoureux de Chimène, malgré le fait que leurs familles soient ennemies. Le jeune seigneur, dans un duel contre le père de Chimène, finit par lui ôter la vie. Cette histoire donne naissance au « dilemme cornélien » : Chimène doit choisir, soit suivre son cœur et épouser Don Rodrigue, soit suivre son honneur et le haïr pour ce qu’il a fait à son père. Entre honneur et amour, elle fait le choix du cœur.
Corneille répond aux Anciens en disant, entre autres, que la vraisemblance c’est bien dans la rue, mais que lorsqu’on met les pieds dans un théâtre, c’est pour y échapper. La querelle chauffe, se prolonge au siècle des Lumières, donne naissance à de nombreuses hostilités entre érudits, puis les Modernes gagnent cette « guerre du livre ».
C’est sans doute grâce à cette victoire que des livres comme Twisted Love d’Ana Huang existent aujourd’hui.
Sommes-nous à la naissance d’une nouvelle querelle entre Anciens et Modernes ? Est-ce la preuve que, peu importe les époques, chaque génération méprise la suivante ?
Le fait est que la phrase « vivre avec son temps » ne décrit pas seulement l’avènement du numérique, mais s’applique également en littérature.
La génération Z n’a peut-être pas lu La saga des descendants de Knut de 1260, mais elle a lu Vinland Saga de Makoto Yukimura, manga qui, tout comme ce roman médiéval, prend place durant la conquête et la domination viking sur les Anglo-Saxons, et retrace les éléments historiques avec précision et véracité, mettant en scène des personnages comme Thorkell du côté des Anglais ou Knut du côté des Vikings, toutes deux figures réelles et emblématiques du conflit. Elle n’a peut-être pas lu Les Misérables de Victor Hugo, mais elle a lu The Hate U Give d’Angie Thomas, qui lui aussi fait une critique sociale en abordant des thèmes de marginalisation et d’injustice.
Chaque œuvre peut être vue comme l’enfant d’un classique : là où Berserk de Kentarō Miura peut être une réécriture sombre de Beowulf (long texte poétique germanique du Haut Moyen Âge comprenant 3 182 vers), One Piece de Eiichirō Oda peut alors être une actualisation de l’Iliade d’Homère, où le personnage principal entreprend un long voyage sur les mers. Là où Ulysse se bat contre des sirènes, Luffy affronte les Quatre Empereurs du Nouveau Monde. Là où Ulysse cherche à retourner chez lui, Luffy cherche la liberté.
Qu’il s’agisse de Hugo ou d’Angie Thomas, d’Homère ou de Eiichirō Oda, chaque époque trouve ses moyens de raconter des histoires qui questionnent, fascinent et transmettent des valeurs. Peut-être que la jeunesse ne lit pas moins, elle lit autrement, à sa manière, hors de la tradition mais en dialogue direct avec celle-ci.
Bibliographie
https://en.wikipedia.org/wiki/The_Hate_U_Give
https://fr.wikipedia.org/wiki/Beowulf
https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Cid_(Corneille)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Querelle_des_Anciens_et_des_Modernes
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